Traiter les situations des femmes qui migrent depuis, vers et à travers le Niger en période de Covid-19 et au-delà

Article conjoint entre ONU Femmes et OIM

Date : dimanche 1 août 2021

Au niveau mondial, les femmes et les filles représentent environ la moitié des 272 millions de migrants internationaux[1]. La majorité des migrants internationaux au Niger sont des femmes et des filles, représentant 53,5 % du stock migratoire[2]. Les femmes et les filles nigériennes migrent vers d'autres pays d'Afrique de l'Ouest qui font partie du Protocole sur la libre circulation de la CEDEAO, ainsi que vers des pays plus éloignés.

Il est essentiel d'aborder la dimension de genre de la migration pour garantir que la migration soit sûre pour toutes les femmes et les filles migrantes. Trop souvent, les femmes et les filles migrantes subissent des formes multiples et croisées de discrimination, non seulement en raison de leur genre et de leur statut migratoire, mais aussi en raison de caractéristiques interdépendantes telles que l'âge, la race et l'origine ethnique[3]

Les femmes migrantes nigériennes peuvent également être confrontées à des défis spécifiques lors de leur retour en raison de pratiques discriminatoires de genre au sein des communautés. Par exemple, certaines femmes migrantes nigériennes de retour au pays qui étaient tombées enceintes pendant leur voyage de migration à la suite d'un viol ont signalé qu'elles étaient discriminées et stigmatisées par leur famille et leur communauté d'origine[4].  En ce qui concerne la réintégration des migrants de retour dans leur communauté d'origine, OIM Niger rapporte qu'il faut souvent des efforts considérables de médiation familiale pour amener les familles à accepter les femmes qui reviennent avec un enfant si celui-ci a été conçu à la suite d'un viol ou en dehors du mariage, et la femme peut être stigmatisée tout au long de sa vie.

La protection des droits humains des femmes et des filles migrantes doit toujours être au cœur des politiques migratoires et relatives réponses. Nous savons que les femmes et les filles migrent depuis, vers et à travers le Niger pour diverses raisons : elles laissent derrière elles la pauvreté, les risques de violence, l'insécurité alimentaire, et sont généralement à la recherche de meilleures opportunités d'emploi. Elles apportent une contribution importante au développement socio-économique de leurs familles ainsi que des communautés d'origine, de transit et de destination. La migration peut être un choix enrichissant pour la vie, une expression de l'action des femmes et un vecteur d'émancipation. Pour de nombreuses femmes, la migration est une expérience positive qui leur permet de vivre une vie meilleure et d'améliorer leurs moyens de subsistance, leur autonomie et leur action. Par exemple, alors qu'une petite proportion de Nigériens (3 %) migre vers l'Europe[5], de nombreuses femmes migrantes nigériennes sont des travailleuses qualifiées et des professionnelles dans les pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)[6].  À leur retour dans leur pays d'origine, les femmes migrantes peuvent apporter de nouvelles connaissances, compétences et attitudes ou devenir des agents du changement. En outre, nombre d'entre elles se réintègrent en tant qu'entrepreneuses prospères qui apportent leur contribution à leur famille ou à leur communauté[7]

Femme migrant avec sa famille, Niger. Crédits photo: OIM, 2018.

Cependant, lorsque la migration n'est pas sûre ou qu'elle est entreprise par des voies irrégulières, elle peut accroître les risques de violations des droits humains des femmes et des filles, notamment les violences sexuelles et basées sur le genre (VSBG), la traite des personnes et d'autres formes d'abus et d'exploitation. Selon une enquête de l'OIM réalisée en 2016, près de 40 % des femmes migrantes originaires du Niger et d'autres pays d'Afrique de l'Ouest ont subi des VSBG et des abus au cours de leur migration au Niger, en Libye et en Algérie[8].  Les femmes migrantes sont également exposées à un risque élevé de traite des personnes. 68 % des 333 victimes de traite assistées par l'OIM au Niger de 2017 à 2019 étaient des femmes et des filles qui ont subi des exploitations sexuelles et/ou des exploitations du travail[9]

Un tiers des migrants objets de trafic identifiés au Niger en 2018 étaient des femmes et des filles[10].  Les femmes migrantes sans papiers ou en situation irrégulière sont confrontées à des risques accrus de harcèlement, d'arrestation et d'expulsion ; ce qui peut les empêcher de signaler des actes d'abus ou de chercher l'aide et le soutien dont elles ont besoin[11]. Au Niger, de nombreuses femmes migrantes travaillent dans l'économie informelle, principalement dans le secteur domestique, sans aucune protection du travail[12].  Les travailleuses domestiques migrantes, en particulier celles qui n'ont pas de papiers, sont souvent victimes de violations des droits humain et du travail, telles que des horaires de travail excessifs, l'absence de repos ou de congés annuels[13], des VSBG, l'absence de liberté de mouvement et des contacts limités ou inexistants avec les amis ou la famille, ce qui entraîne un isolement physique, social et culturel.

L'impact de la pandémie de la COVID-19 a été particulièrement grave pour les femmes migrantes au Niger, qui font déjà partie des membres les plus marginalisés de la société. Une enquête menée par le Centre sur la Migration Mixte a révélé que la perte de revenus, due à la pandémie, a eu de graves répercussions économiques et psychologiques sur les femmes migrantes au Niger[14].  La même enquête a révélé que, depuis le début de la pandémie, les femmes migrantes sont confrontées à un risque accru d'abus ; 70 % des femmes migrantes interrogées citant une augmentation des taux d'exploitation du travail, et près de 70 % ayant subi une forme d'exploitation sexuelle. Ces chiffres montrent que les inégalités de genre ont été exacerbées au Niger et dans la région pendant la pandémie. Les femmes migrantes - nos mères, nos sœurs, nos filles et nos tantes - sont régulièrement exposées aux abus et aux injustices.

Pendant trop longtemps, les femmes et les filles migrantes sont restées dans l'ombre, exposées à des violations graves et évitables des droits humains. Il est grand temps d'intensifier les efforts pour assurer la sécurité des femmes et des filles, quel que soit leur statut migratoire. Nous, les représentants de l'OIM et d'ONU Femmes au Niger, appelons le gouvernement du Niger et tous nos partenaires à reconnaître les dangers et la discrimination auxquels sont confrontées les femmes et les filles migrantes et à prendre les mesures nécessaires pour éviter de nouvelles souffrances. Il est essentiel que la Politique nationale de la  migration soit mise en œuvre d'une manière sensible au genre, en plaçant les droits humains de toutes les femmes et filles migrantes au premier plan, en mettant à disposition des ressources humaines et financières dédiées pour répondre à leurs besoins dans la pratique, en assurant leur leadership et leur engagement dans la mise en œuvre de la Politique, et en augmentant la collecte et l'analyse de données ventilées par sexe et par âge sur la migration. Il est temps pour nous tous d'agir et de joindre le geste à la parole lorsqu'il s'agit d'atteindre l'égalité des sexes et l'autonomisation de toutes les femmes et filles migrantes !

 

[1] IOM. 2019. “World Migration Report 2020” IOM, Geneva.

[2] United Nations Department of Economic and Social Affairs (UN DESA), Population Division. 2020. International Migration 2020 Highlights. ST/ESA/SER.A/452.

[3] Niang, B. 2017. “Maghreb‐Afrique Noire : Derrière le Drame des Migrants, le Poids des Préjugés Raciaux.” HistoireEngagee.ca, 27 November.

[4] Diarra, A. 2018. “Mariages d’Enfants au Mali et au Niger : Comment les Comprendre ?Le Monde Afrique, 29 November; OHCHR. 2015. “Le Comité pour l'Élimination de la Discrimination Raciale Examine le Rapport du Niger.” 7 August.

[5] European Commission. 2019. Migration Profile: Niger. European Union.

[6] World Bank. 2016. Migration Remittances Factbook 2016. Washington, DC: World Bank, page 197.

[7] IOM. Undated. “From Tripoli to Zinder: Despite Challenges Related to Return, Saratou Strives to Achieve Self-empowerment”; OIM. 2021. “Niger appuie la Direction Régionale de la Promotion de la Femme et Protection de l’Enfance de Zinder en vue d’apporter une assistance humanitaire à 125 femmes migrantes de retour de Côte d’Ivoire.” 18 May.

[8] IOM. 2017. “IOM Niger: 2016 Migrant Profiling Report.” IOM, Geneva.

[9] IOM. 2020. “Migration in West and North Africa and across the Mediterranean.” IOM, Geneva.

[10] ANLTP/TIM. 2018. “Rapport de Collecte des Données Administratives, Traite des Personnes et Trafic Illicite de Migrants au Niger: Année 2018.” Niamey.

[11] United Nations General Assembly. 2019.Report on Violence against Women Migrant Workers.” A/74/235

[12] Maiga, D. 2011. “Genre et Migration au Niger.” CARIM-AS 2011/08. Robert Schuman Centre for Advanced Studies, Florence.

[13] Maiga, D. 2011. “Genre et Migration au Niger.” CARIM-AS 2011/08. Robert Schuman Centre for Advanced Studies, Florence.

[14] Mixed Migration Centre (MMC) and Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights (OHCHR). 2021. “Covid-19 and socio-economic situation of migrants in Niger: Analysis of 4Mi data collected in Niger between July and September 2020.” January.