Sarah Ayawa : Redéfinir la Tradition, Restaurer la Dignité

 

Sarah Ayawa se tient debout dans sa ferme. Elle continue de porter le changement et de défendre un avenir dans lequel aucune fille ne subira ce qu’elle a vécu.
Sarah Ayawa se tient debout dans sa ferme. Elle continue de porter le changement et de défendre un avenir dans lequel aucune fille ne subira ce qu’elle a vécu. Photo : ONU Femmes / Oluoma Ali

Je ne me souviens pas du jour de mon mariage. Je ne me souviens même pas de l’âge que j’avais. Tout ce que je sais, c’est que j’étais encore une enfant lorsque j’ai été donnée comme “épouse-monnaie”( ce terme est utilisé pour désigner une femme considérée comme ayant été donnée ou échangée dans le cadre d’arrangements sociaux ou économiques) à Becheve, dans l’Obanliku, État de Cross River. 

On m’a dit que c’était la tradition. On m’a dit que c’était nécessaire. Personne ne m’a demandé ce que je voulais. C’est ainsi que mon enfance a pris fin.

J’ai grandi en élevant six enfants dans une vie qui avait déjà été décidée pour moi. J’ai appris à accepter les choses en silence. Dans ma communauté, cette pratique existait depuis des générations. Les filles étaient données pour régler des dettes, et beaucoup d’entre nous pensaient qu’il n’y avait rien à faire.

Lorsque mon mari est décédé en 2021, j’ai eu peur. Selon la tradition, je devais être remise à un autre homme de sa famille. Je l’avais déjà vu arriver. Je savais ce que cela signifiait : une autre vie choisie pour moi.

Mais quelque chose a changé.

En 2020, après de nombreuses discussions au sein de notre communauté, la pratique des « épouses-monnaie » a été publiquement abolie par notre chef traditionnel. J’ai appris plus tard que ce changement ne s’est pas produit du jour au lendemain. À travers l’Initiative Spotlight UE-ONU, ONU Femmes et l’African Centre for Leadership, Strategy & Development avaient travaillé avec nos dirigeants. Ils ont parlé de dignité, des préjudices causés aux filles et de la nécessité de repenser les traditions qui causent de la souffrance au lieu d’apporter une protection.

Lorsque mon mari est décédé, personne n’est venu me réclamer.

Pour la première fois de ma vie, j’ai senti que je m’appartenais. Je suis restée dans ma maison. J’ai continué à élever mes enfants sans craindre d’être cédée comme un bien.

Je suis particulièrement reconnaissante pour mes filles. Je les regarde et je sais que leur avenir peut être différent. Je suis heureuse que cette pratique ait été arrêtée, car je ne veux pas qu’un homme donne mes filles comme on m’a donnée. 

Aujourd’hui, je parle à d’autres femmes et familles de ma communauté. Je leur dis que certaines traditions peuvent évoluer. Je leur dis que protéger les filles ne détruit pas la culture, cela la renforce. »

À travers le projet LEAP, permettant aux dirigeants traditionnels et culturels de mettre fin aux violences basées sur le genre en faisant progresser le plaidoyer, les politiques et le changement des normes sociales, soutenu par la Fondation Ford, ONU Femmes Nigéria établit des partenariats stratégiques avec des chefs traditionnels et religieux afin de faire progresser la justice pour les femmes et les filles.

Le projet reconnaît que la violence est enracinée non seulement dans la faiblesse de l’application des lois, mais aussi dans des normes sociales qui légitiment les abus. La réforme juridique doit donc aller de pair avec une transformation culturelle. Au cœur de cette démarche figure le renforcement de la mise en œuvre de la loi nigériane sur l’interdiction de la violence contre les personnes (VAPP Act) et des lois connexes au niveau des États.

Grâce à des dialogues structurés et un appui technique, les conseils traditionnels examinent des pratiques anciennes, alignent les systèmes coutumiers sur les protections légales et s’engagent à orienter les affaires pénales vers les institutions formelles de justice plutôt que de les régler de manière informelle.

Dans la communauté d’Ika, dans l’État d’Akwa Ibom, le Conseil des chefs traditionnels a publiquement aboli des pratiques néfastes liées au veuvage et adopté une directive communautaire sur la prévention des VBG alignée sur la loi VAPP de l’État. Pour Mme Mbere Obong (nom d’emprunt), cette réforme a signifié une protection au moment où elle était la plus vulnérable. Ayant vu des veuves soumises à un isolement forcé et à la spoliation de leurs biens, elle craignait un traitement similaire à la mort de son mari. Au lieu de cela, les dirigeants traditionnels ont déclaré que personne ne devait l’humilier ni la contraindre. Elle est restée dans sa maison et a conservé ses biens dans la dignité. « Je me suis sentie protégée », a-t-elle déclaré.

Dans dix communautés réparties dans six États, les renoncements publics au mariage d’enfants, au viol, au refus des droits d’héritage et à d’autres pratiques néfastes sont désormais appuyés par des directives communautaires écrites, des mécanismes de redevabilité et une collaboration avec les ministères des Affaires féminines et de la Justice.

Par le bias du projet LEAP, ONU Femmes promeut un modèle de justice qui crée un pont entre l’autorité coutumière et le droit formel. Il transforme les structures de leadership traditionnel en alliées des droits, de la protection et de la redevabilité.

De la liberté de Sarah à Becheve en passant par la dignité des veuves à Ika, ces réformes démontrent que lorsque la culture évolue et que les institutions s’alignent, la justice devient réelle, et les femmes et les filles peuvent enfin revendiquer l’avenir qu’elles méritent.

 

 

Cette histoire a été recueillie et rédigée par Anthony Abu, chargé de communication (Nigeria), dans le cadre de la campagne régionale Justice en action: Briser les barrières en Afrique de l’Ouest et du Centre.