De l’isolement à la reconstruction : le parcours de Khadi.
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À 15 ans, Khadi* tombe gravement malade. Dans sa famille, l’inquiétude grandit : personne ne parvient à identifier clairement ce dont elle souffre ni à lui apporter les soins nécessaires. Ses parents décident alors de l’emmener auprès d’un tradipraticien, hors de sa ville natale de Matam. Ce déplacement, d’abord pensé comme une recherche de guérison, marque pourtant le début d’une période de grande vulnérabilité pour l’adolescente.
Après plusieurs jours passés chez le tradipraticien, Khadi est autorisée à rentrer auprès de ses parents. Mais très vite, l’homme la rappelle, affirmant qu’elle doit poursuivre son traitement et qu’une interruption pourrait mettre sa santé en danger. C’est au cours de ce nouveau séjour qu’il exprime son intention de l’épouser. L’homme, qui a l’âge de son père, se rend alors auprès de ses parents pour formuler sa demande.
Le père de Khadi s’y oppose fermement, tandis que sa mère se montre plus ouverte à cette proposition. Pendant plusieurs mois, les désaccords se multiplient au sein du foyer. Épuisée par les tensions entre ses parents et prise dans un contexte de pression familiale et sociale, Khadi finit par accepter le mariage. Elle n’est encore qu’une enfant, mais sa vie bascule dans une union qu’elle n’a pas véritablement choisie.
Très vite, Khadi est isolée de sa famille. Les violences commencent. Un soir, alors qu’elle est enceinte de deux mois, elle se réfugie dans la chambre de sa belle-mère pour échapper à un nouvel épisode de violence. « C’était le seul endroit où je pouvais me réfugier. J’y suis restée pendant deux jours », se souvient-elle.
Autour d’elle, certaines paroles renforcent encore son sentiment d’enfermement. Une voisine lui conseille de se résigner et d’accepter ce qu’elle subit, au motif qu’une femme ne devrait pas quitter son ménage à cause des violences. « Ces paroles résonnaient tout le temps dans ma tête », confie Khadi. Le silence imposé par les normes sociales devient alors une violence supplémentaire.
Sa grossesse se déroule dans des conditions particulièrement difficiles. Par moments, son mari lui interdit même de prendre le petit-déjeuner. Khadi ne tient que grâce à l’aide discrète des femmes de sa belle-famille, qui lui apportent de quoi manger et prennent en charge certaines de ses dépenses. Dans ce quotidien marqué par la privation, ces gestes de solidarité deviennent essentiels.
Après la naissance de son bébé, la situation continue de se détériorer. Ne supportant plus de voir sa belle-fille vivre dans de telles conditions, la mère de son mari décide de l’aider à partir. Elle lui remet 1 000 FCFA afin qu’elle puisse acheter une puce téléphonique et du crédit. Munie de son bébé d’un mois et de quelques valises, Khadi prend la fuite en pleine nuit. Il lui faudra plusieurs jours de route avant de retrouver enfin sa famille.
« Cette expérience m’a beaucoup marquée et m’a laissé beaucoup de séquelles », raconte-t-elle. C’est par l’intermédiaire de sa sœur aînée que Khadi découvre l’existence du Centre Conseil d’Adolescents de Matam. Soutenu dans le cadre du programme Kaarangué (« protéger » en wolof) d’ONU Femmes Sénégal, mis en œuvre par l’ONG 3D à Matam avec l’appui financier d’Affaires mondiales Canada, ce centre accompagne les adolescentes et les jeunes en matière d’écoute, d’orientation, de santé mentale, de santé sexuelle et reproductive, ainsi que de prise en charge des violences basées sur le genre.
Au-delà de l’appui individuel apporté à Khadi, le programme contribue à renforcer un dispositif local de protection et d’accompagnement des adolescentes vulnérables. En facilitant l’accès à l’écoute psychosociale, à l’information, à l’orientation vers les services adaptés et aux espaces de parole sécurisés, il permet aux filles survivantes de violences de rompre l’isolement, de mieux comprendre leurs droits et de reprendre progressivement confiance en leur capacité d’agir. À travers cette approche de proximité, Kaarangué participe également à la prévention du mariage des enfants, à la prise en charge des violences basées sur le genre et à la mobilisation des familles et des communautés autour de la protection des filles.
Pour Khadi, cet accompagnement marque le début d’un processus de reconstruction. Grâce aux groupes de parole, à l’écoute et à l’orientation reçues, elle reprend progressivement confiance en elle. « Aujourd’hui, je gagne mon argent avec dignité et fierté toute seule », affirme-t-elle. Son histoire témoigne de la capacité des survivantes à se relever lorsqu’elles bénéficient d’un accompagnement adapté, respectueux et centré sur leur dignité.
Aujourd’hui, Khadi porte aussi un message clair à l’endroit des familles, des communautés et des décideurs : le mariage des enfants prive les filles de leur enfance, les expose à des violences et compromet leur santé, leur autonomie et leur avenir. « Les jeunes filles de 15, 16 ou même 20 ans ne devraient pas se marier », dit-elle avec conviction. À travers son parcours, Khadi rappelle l’urgence de renforcer la prévention, la protection et l’accompagnement des filles, afin que chacune puisse grandir, apprendre, choisir et construire son avenir en toute sécurité.
Le parcours de Khadi rappelle qu’aucune fille ne devrait être privée de son enfance, de sa sécurité ou de son droit de choisir son avenir. Il montre aussi qu’avec une écoute bienveillante, un accompagnement adapté et une mobilisation collective, la reconstruction est possible. Protéger les filles, c’est leur permettre non seulement de survivre aux violences, mais aussi de reprendre confiance, de faire entendre leur voix et de devenir actrices de leur propre vie.
Dans les mois à venir, l’enjeu sera de consolider les acquis du programme Kaarangué en renforçant les mécanismes communautaires de prévention, d’alerte et d’orientation des filles exposées au mariage des enfants et aux violences basées sur le genre. Cela suppose de poursuivre l’appui aux espaces sûrs, aux groupes de parole et aux services d’accompagnement psychosocial, tout en intensifiant le dialogue avec les familles, les leaders communautaires, les écoles, les services sociaux et les autorités locales.
L’objectif est également d’élargir les opportunités d’autonomisation des adolescentes et des jeunes femmes survivantes, afin qu’elles puissent accéder à l’information, développer leurs compétences, reprendre confiance et construire des parcours de vie sécurisés et choisis. À travers des approches intégrées combinant protection, santé, éducation, leadership et autonomisation économique, chaque fille accompagnée peut devenir non seulement bénéficiaire d’un soutien, mais aussi actrice du changement au sein de sa communauté.
*Le prénom « Khadi » est un nom d’emprunt. Certains détails permettant d’identifier la survivante ont été modifiés afin de protéger son identité.