Badienou Gokh : des sentinelles communautaires au cœur de la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles au Sénégal.

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Adja Tacko Sall, Secrétaire générale des Badienou Gokh de Tambacounda, engagée pour la protection des femmes et des filles dans sa communauté. Photo : ONU Femmes Senegal / Astrid Chitou
Adja Tacko Sall, Secrétaire générale des Badienou Gokh de Tambacounda, engagée pour la protection des femmes et des filles dans sa communauté. Photo : ONU Femmes Senegal / Astrid Chitou

« Avant même que je ne devienne Badienou Gokh, les gens avaient l’habitude de venir vers moi pour me confier leurs problèmes », raconte Adja Tacko Sall, aujourd’hui Secrétaire générale des Badienou Gokh de Tambacounda. Dans sa communauté, sa porte est souvent l’un des premiers lieux où les femmes et les filles viennent chercher écoute, orientation et protection.

À Tambacounda, certaines femmes savent vers quelle porte se tourner lorsque le silence devient trop lourd à porter. Souvent, cette porte est celle d’Adja Tacko Sall.

Aujourd’hui Secrétaire générale des Badienou Gokh de Tambacounda, Adja est devenue, pour de nombreuses femmes et filles, une présence rassurante, une oreille attentive, un premier espace de confiance.

Dans une région où la prévalence des violences basées sur le genre atteint 27,5 % selon la dernière étude de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, son rôle dépasse largement la sensibilisation. Il commence souvent là où les systèmes formels ne sont pas encore sollicités : dans les maisons, les quartiers, les confidences murmurées, les hésitations avant de demander de l’aide.

Les Badienou Gokh — littéralement les « marraines de quartier » — occupent une place unique dans les communautés sénégalaises. Reconnues pour leur proximité, leur écoute et la confiance qu’elles inspirent, elles accompagnent les femmes et les filles dans des moments où parler peut être difficile, parfois risqué, mais souvent indispensable.

Pour Adja, cet engagement est devenu une responsabilité quotidienne. Elle sensibilise, conseille, oriente vers les services de santé, de justice ou de protection sociale, et mobilise les acteurs locaux lorsque des situations de violence sont signalées. Avec l’appui d’Affaires mondiales Canada, à travers le projet KAARANGUE — qui signifie « protéger » en wolof mis en œuvre par ONUFEMMES Sénégal  — cette action communautaire a été renforcée par des formations et des outils permettant un accompagnement plus structuré des survivantes.

Mais protéger demande aussi des moyens.

« Parfois, on nous réfère des cas pour lesquels nous n’avons même pas de quoi payer le transport pour nous y rendre », confie Adja.

Cette réalité n’a pourtant pas freiné son engagement. Lorsqu’une jeune fille victime de violences familiales s’est retrouvée sans solution immédiate de prise en charge, Adja l’a accueillie chez elle pendant trois mois. Trois mois pour se reconstruire, reprendre confiance, envisager une autre voie. Aujourd’hui, cette jeune femme a trouvé un emploi et un logement.

Cet acte qui va au-delà d’un simple acte de solidarité. Il est la preuve qu’un accompagnement de proximité peut changer une trajectoire de vie.

Cet accompagnement ressemble à : une survivante orientée à temps vers un service de santé ; une adolescente accompagnée pour poursuivre sa scolarité après une situation de violence ; une mère informée de ses droits et mise en relation avec les services sociaux ; une famille sensibilisée qui accepte de privilégier la protection plutôt que le silence. Chaque intervention, même discrète, peut devenir le point de départ d’une reconstruction.

Pour de nombreuses survivantes, la honte, la peur du jugement et les pressions familiales demeurent des barrières puissantes. Lorsque l’auteur des violences appartient au cercle familial, demander de l’aide devient encore plus difficile. Dans ces moments, les Badienou Gokh sont souvent les premières à écouter sans juger, à orienter sans exposer, à créer un lien entre les femmes, les familles et les services disponibles.

« Le modèle des Badienou Gokh est particulièrement pertinent car il permet d’atteindre les femmes et les filles là où les systèmes formels rencontrent souvent des limites : au cœur des foyers et des communautés. Leur ancrage social et la confiance dont elles bénéficient en font des actrices incontournables de la prévention et de la réponse aux violences basées sur le genre », souligne Hawa Sow Bousso, Directrice régionale de la Famille.

À travers le projet KAARANGUE, ces efforts prennent une nouvelle ampleur. Au cours de la première année de mise en œuvre, plus de 5 278 personnes, majoritairement des femmes, ont été sensibilisées grâce à des causeries communautaires, des dialogues sociaux et des activités de proximité. Ce résultat s’inscrit dans un contexte où les besoins de prévention, d’information et d’orientation demeurent importants, notamment pour les femmes et les filles qui hésitent encore à signaler les violences par peur des représailles, par honte ou sous la pression de leur entourage.

À Tambacounda, l’expérience d’Adja Tacko Sall rappelle que la protection commence souvent par un geste simple : écouter, croire, accompagner. Et parfois, par une porte qui reste ouverte. Mais pour que cette porte ne se referme jamais, l’engagement des Badienou Gokh doit être pleinement reconnu, soutenu et renforcé. Il est urgent de leur donner les moyens d’agir : des ressources pour se déplacer, des formations continues, des mécanismes de référencement solides et une meilleure reconnaissance de leur rôle au sein des dispositifs locaux de protection. 

Aux côtés des communautés, des autorités et des partenaires, investir dans les Badienou Gokh, c’est faire le choix d’une réponse plus proche, plus humaine et plus efficace aux violences faites aux femmes et aux filles. C’est faire en sorte qu’aucune survivante ne soit laissée seule, qu’aucune voix ne soit étouffée par la peur, et que chaque femme, chaque fille, puisse trouver près d’elle une main tendue, une écoute sûre et un chemin vers la protection.